Déontologie et Paradise Papers

Envoyé le 4 janvier 2018

Peut-être s’agit-il tout simplement d’une confusion, d’abord dans l’esprit du lecteur ou de l’auditeur qui relève simplement de la mnémotechnie. Le public a d’abord eu la séquence des Panama Papers avec en bruit de fond la réalité des paradis fiscaux. Et arrive le bruit Paradise Papers. Il y a donc une tentation de faire la confusion entre les deux affaires et les deux processus ou en tous les cas de les relier. Alors bien sûr l’un et l’autre des thèmes n’ont rien à voir et ceci a été largement expliqué dans plusieurs médias et par les agences de presse.

Les journalistes ont-ils mis en avant des noms connus sans chercher à expliquer  comme l’indique Delphine Meillet ? Cette avocate, par ailleurs conseil du groupe LVMH,  fait un réel procès au Consortium International des Journalistes qui a publié les Paradise Papers, puisque a-t-elle indiqué notamment dans les colonnes du Journal du Dimanche : « Et là, le journalisme d’investigation rime avec journalisme de sensation en mettant des noms connus en avant et en mélangeant ce qui est légal de ce qui ne l’est pas. Le storytelling est le même, or ce n’est pas la même histoire. »

Reprenons ces arguments :

1/ « Journalisme d’investigation rime avec journalisme de sensation »: non sauf à considérer que publier le même jour ou plutôt la même semaine dans tous les grands médias de la planète, c’est du journalisme à sensation.

2/ « Mêlant ce qui est légal ou pas ». Non ceci a été expliqué. Il a bien été écrit et dit que dans un cas c’est un blanchiment et dans l’autre c’est une optimisation fiscale légale mais, ont en général ajouté les journalistes « est-ce bien moral » ? C’est la question de la morale citoyenne qui a été posée.

3/ « Le storytelling est le même ». Oui bien sûr, mais il était le même lorsque le consortium a sorti le 4 avril 2013 la liste des titulaires de comptes en banque offshore. Et il est probable que c’est le principe de la publication des enquêtes du consortium.

Incontestablement l’usage  du mot « fraude » qui a été employé dans plusieurs médias est inapproprié. Il s’agit bien d’optimisation fiscale. Alors s’interrogent un certains nombre de contempteurs, pourquoi en parler ? Tout simplement parce que le métier de journaliste c’est de mettre le doigt là où il y a un problème dans nos démocraties. Et en l’espèce, il y problème en terme non pas de légalité mais de morale.

Dans son « Forum », Le Temps a publié une tribune de Philipe Braillard, professeur honoraire de sciences politiques , qui dit notamment : « (…) le travail des journalistes d’investigation manifeste souvent une très grande confusion quant aux concepts utilisés et donc quant aux accusations qui sont portées. On tend ainsi à confondre l’optimisation fiscale, que l’on qualifie souvent a priori d’agressive, avec la fraude fiscale. On peine également à distinguer droit et morale. »

C’est du côté de la presse financière et boursière (papier et en ligne) que « l’indignation » semble la plus forte, probablement même a-t-elle été sur jouée. Le site L’Argent et Vous a fait un intéressant travail pédagogique via une explication par le vocabulaire. C’est ainsi qu’un glossaire avec les mots suivants a été publié: fraude, évasion, optimisation, exil. Sans doute une idée de publier un tel glossaire en élément annexe à toute enquête.

Le problème posé est double. Il y a d’abord celui du vocabulaire. Mais il y a ensuite la réaction du lobby de la finance qui profite de la confusion qui existe tant chez de nombreux lecteurs que dans le relais par de nombreux journalistes, pour dénoncer le travail journalistique lui-même. On n’aurait pas le droit de pointer du doigt un fait qui, même s’il est légal, serait amoral.

Est-ce que cette question relève de la déontologie de l’information?

Ce qui relève de la déontologie du journalisme, c’est la nécessité d’être précis et clair quant aux opérations ainsi désignées. Mais la question déontologique est posée plus probablement aux milieux financiers. C’est une autre histoire… Bernard Stephan (représente à l’ODI le groupe Centre-France La Montagne)