Des experts de la Défense et des Affaires étrangères proposent 50 mesures pour lutter contre la désinformation

Envoyé le 14 septembre 2018

Le 4 septembre dernier, le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (CAPS) et l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire du ministère des Armée (IRSEM) ont publié un rapport commun sur les manipulations de l’information. A l’origine ce rapport , « Les manipulations de l’information, un défi pour nos démocratie« , devait porter sur les « fake news ». Mais les auteurs ont estimé que leur travail mettait en lumière des manipulations organisées et structurées, avec des objectifs précis, qui dépassaient de loin la seule exploitation ou mise en scène de rumeurs. Selon eux, l’objectif des manipulateurs n’est pas tellement de faire croire en une information fausse que de créer une confusion générale qui affaiblit la crédibilité de l’état et de ses dirigeants politiques.

Leur rapport analyse essentiellement deux types de situations.

  • La diffusion depuis 2014, par des services spécialisés appartenant aux structures étatiques de puissances étrangères, de fausses informations, destinées à déstabiliser le climat politique dans des pays cibles, paralysant ou affaiblissant ainsi leurs institutions et influençant des consultations électorales (Ukraine, élections législatives allemandes, référendum néerlandais, Brexit, élections américaines). La Russie, et, à un degré moindre, la Chine, sont nommément cités comme pays d’où partent ces manipulations.
  • La diffusion en France en 2017, à la veille du second tour de l’élection présidentielle, de courriels piratés sur des ordinateurs de l’équipe du candidat Macron, d’où son surnom de « Macronleaks ». Des informations fausses, créées de toutes pièces, étaient ajoutées à ces messages volés. Il était notamment affirmé que le candidat Emmanuel Macron possédait un compte caché au Panama. Ces fausses informations ont été diffusées par l’ultra droite américaine, relayées par des milieux proches du Front National, sans doute avec l’appui d’une puissance étrangère. A ce moment de la campagne présidentielle, les médias français avaient l’interdiction de rendre compte de la campagne électorale pour respecter le droit de réflexion des citoyens. Les réseaux sociaux ont eu, pendant 32h, le monopole de diffusion, de commentaire ou d’éventuelle vérification de l’info. Mais les auteurs du rapport estiment que l’opération a échoué parce que « l’écosystème médiatique français est relativement sain.(…) la population s’appuie surtout sur les médias traditionnels respectant des normes journalistiques, et moins qu’ailleurs sur les « tabloïds », beaucoup plus développés outre-Manche, ou les sites conspirationnistes qui prolifèrent dans d’autres pays.« 

Un risque de mesures attentatoires à la liberté d’exception

Ce rapport, s’il dénonce des pratiques condamnables, ne concerne qu’indirectement la pratique déontologique de la profession de journaliste. Mais il ne cache pas que les mesures prises pour lutter contre ce phénomène, peuvent, si elles ne sont pas entourées de précautions, être attentatoires aux libertés publiques et en particulier à la liberté d’expression. L’esprit des 50 recommandations pour défendre une information de qualité qui figurent à la fin du rapport se veut très respectueux de l’équilibre actuel et des garanties démocratiques reconnues en Europe. Quelques exemples :

  • Éviter le court-terme, renforcer la résilience de nos sociétés.
  • Création de structures dédiées à la lutte contre les manipulations
  • S’appuyer sur les nombreuses structures existant déjà dans les pays de l’UE.
  • Écouter la société civile et en particulier les journalistes.
  • Développer la vérification des faits et des outils simples permettant aux citoyens de démasquer les manipulations.
  • Développer une charte éthique journalistique internationale et mieux former les journalistes.
  • Repenser le modèle économique du journalisme.
  • Valoriser et mieux rétribuer un journalisme de qualité en faisant contribuer les plateformes à leur financement.

La remise officielle de ce rapport a été suivie d’un débat plus général sur les « fake news » et la liberté d’expression, qui montrait l’état d’esprit des « politiques » en ce domaine.

L’initiative de Reporters sans frontières de « labelliser » les médias et l’information qu’ils diffusent a été mise en valeur. La nécessité de créer un conseil de presse a été évoquée. Le rapporteur, pour sa part, a regretté qu’il soit souvent le seul Français à être présent dans les nombreuses conférences, réunions européennes ou d’experts, débats parlementaires ou professionnels étrangers qui traitent de ces sujets. Car ces manipulations de l’information et le phénomène des « fake news », concernent l’ensemble des pays dits du monde occidental. Paul-Stéphane Manier.

Le rapport est en ligne sur le site de l’IRSEM : https://www.defense.gouv.fr/irsem/