Les journalistes face à la mort

Envoyé le 18 décembre 2017

La mort et sa représentation sont omniprésentes dans les médias. Accidents, crimes, guerres, décès de personnalités ou d’inconnus, la mort fait normalement partie de la vie du public auquel s’adresse les journalistes. Mais on n’évoque pas la mort sans un équilibre déontologique entre l’information que le journaliste doit fournir au public et le respect de sa sensibilité et de la dignité des personnes évoquées. La table ronde organisée le 16 décembre par l’Institut de Journalisme de Bordeaux Aquitaine (I.J.B.A.) dans le cadre d’une journée d’étude sur « Dire la mort »a proposé quelques pistes de réflexion

« Nous sommes tous un peu voyeur  » a souligné d’entrée l’animatrice des débats, Marie Christine Lipani directrice adjointe de l’IJBA, comme si voir la mort avait un effet protecteur, permettait de conjurer l’effroi de sa propre mort certaine. Il n’est donc pas surprenant que les médias exploitent cette pulsion, car  » la mort fait vendre ». Mais le journaliste veut informer, pas vendre – en tout cas il veut d’abord informer …. Il doit dire et montrer le réel, a rappelé Patrick Eveno, qui estime que « quand on n’a plus conscience de la mort on n’est plus un être humain ». Le citoyen a le droit de savoir, « ce qui n’est pas le droit de voir ça« . Donc il faut peser et soupeser ce qu’on lui montre et lui dit.

M.C.Lipani directrice adjoint de l’IJBA; Dr Olivier Doumy;Alain Dusart rédacteur en chef adjoint à l’Est Républicain ; Claude Petit reporter photographe à Sud Ouest; Patrick Eveno Président de l’ODI; Yves Harté Directeur éditorial de Sud-Ouest

On peut regretter qu’une partie trop importante du débat ait été consacrée au terrorisme, alors que l’animatrice avait précisé qu’en 2014 on avait compté dans le monde 6,25 morts par homicides pour 100.000 habitants contre 0,47 décès liés au terrorisme pour 100.000 habitants. Car les reporters sont tous un jour confrontés à la mort, à commencer par les localiers dont le quotidien est fait d’accidents et de faits divers. « On n’y est pas préparé » a raconté le reporter-photographe Claude Petit. Alors, il faut « faire le job » en essayant de ne pas penser à ce qui s’est passé, « en se protégeant derrière l’appareil photo » ou la caméra. Aucun n’en sort indemne: « on serait tous capables de raconter notre premier mort » avoue-t il. Plusieurs intervenants ont insisté sur la nécessité de « verbaliser » ce qui a été vécu, le soir « en déconnant » entre confrères au bar de l’hôtel d’une ville en guerre, ou avec sa hiérarchie, qui doit prendre en compte ce que vivent les gens sur le terrain, ou, si nécessaire, avec des professionnels. Mais l’appel à des psychologues n’est pas le cas le plus fréquent. Il semble qu’encore souvent on considère dans les rédactions « qu’on se démerde » avec ce qu’on a vécu, comme l’a proclamé Yves Harté, ancien reporter sur plusieurs conflits. Aujourd’hui directeur éditorial de Sud-Ouest,  il a insisté sur le travail de filtre que doit faire le reporter entre ce qu’il vit et ressent et ce qu’il relate pour le lecteur, en posant que « tout ce qui est chaud doit s’écrire froidement »

La représentation de la mort est une mise en scène

On a davantage parlé de photos et de vidéos durant ces trois heures que du récit ou de la simple annonce d’un décès et des précautions que suppose la diffusion de cette information. Par exemple s’assurer que les proches sont prévenus, pour éviter qu’ils n’apprennent un décès par un média. Ou comment approcher les familles endeuillées. Lesquelles ont parfois « besoin » des médias. Alain Dusart, journaliste à L’Est Républicain, a raconté comment Jean-Marie et Christine Villemin avaient eux-mêmes donné à la presse une photo de Grégory « pour que l’image de l’enfant rieur lui redonne son innocence brisée » et efface celle du corps entravé retiré de la rivière. Patrick Eveno a résumé la bonne attitude en une formule :  » être humain, à l’écoute, et éviter de se projeter« . Le psychiatre Olivier Doumy a lui invité les étudiants de l’IJBA à se reporter aux travaux de l’association Papageno sur suicide et médias, car il est prouvé que la relation par la presse d’un suicide peut inciter à passer à l’acte. voir ici .

La représentation de la mort est forcément une mise en scène, par les mots, choisis, le cadrage, le montage retenus. Ces mots, ces images doivent dire quelque chose qui ne soit pas gratuit, qui ne réponde pas simplement à la satisfaction de la pulsion qui pousse chacun à regarder la mort ou à lire l’horreur. Et rien n’est figé. Ce qui peut s’écrire sur la mort ou ce qu’on peut en montrer varie avec les lieux et les époques. La presse populaire du XIXè siècle était crue dans les descriptions des victimes mutilées d’un assassinat. En matière d’images, a souligné Yves Harté « la société ne supporte plus ce qui était socialement admis en 1980″. Il ne peut donc y avoir de réponse unique à la question : faut il ou non publier une image de la mort ? Cela se décide au cas par cas, après débat et jamais individuellement, en fonction du public, des choix éditoriaux, de la culture du média concerné. Pierre Ganz.

NB : On lira avec profit sur ce sujet une publication récente de l’Indepedant Press Standard Organisation britannique intitulée « Directives sur la publicité et le signalement des décès », qui aborde notamment les contacts avec les proches des défunts, la publicité des décès, les notices nécrologiques, la couverture des funérailles , le signalement des suicides. ici en anglais.