Des micro-trottoirs peuvent avoir un contenu informatif: l’exemple de la «Voix Express» au Parisien

Envoyé le 3 octobre 2019

Il y a 30 ans sous le titre «la Voix express» apparaissait une nouvelle rubrique dans Le Parisien. Son inventeur fut Noël Couëdel, directeur de la rédaction durant dix ans. Le Parisien appartenait à l’époque au Groupe Amaury. Il est désormais détenu par le groupe LVMH de Bernard Arnault.

Le Parisien avait été repris en 1983  à l’issue d’une longue procédure juridique et bien des aléas par Philippe Amaury, fils  d’Emilien Amaury, co-fondateur  du Parisien Libéré avec Claude Bellanger en 1944. Philippe Amaury souhaitait se démarquer des travers éditoriaux de son père et se faisait fort de refaire du Parisien (qui n’était plus « libéré» depuis 1986) un grand journal populaire (aujourd’hui on dit grand public)  « ni gaucho ni facho » comme le disait le slogan.

«La Voix express» était destinée à recréer un lien avec le lecteur , « de la proximité » comme l’on dirait aujourd’hui. Il est vrai qu’à l’époque le journaliste était le roi du monde, le sachant faisant descendre son docte savoir « aux masses populaires ». Pour Noël Couëdel, Le Parisien se devait être « le journal des gens » et « les gens [avaient] des choses à dire ».

Contrairement aux micro-trottoirs contemporains où, bien souvent, un stagiaire se contente de tendre le micro pour « illustrer un sujet » , les premières  «Voix express » au Parisien étaient un exercice journalistique noble, contraignant et très difficile à exécuter. Il s’agissait , en effet, de donner la parole aux gens afin de faire remonter des points de vue originaux, à même d’enrichir la couverture de l’évènement choisi pour thème de voix express.

Les réponses des lecteurs à «la Voix express» s’inscrivait le plus souvent dans une double page intitulé « le Fait du jour » , ce qui permettait de contextualiser leurs propos et de leur donner du sens.

Pour recueillir ces fameux témoignages, deux membres de la rédaction étaient mobilisés durant toute une journée. Oui, toute une journée. Obligatoirement. Car la question de « «la Voix express» pouvait évoluer en cours de journée, au fil de l’actualité. Un photographe reporter d’images et un journaliste rédacteur. Leurs tâches: recueillir un maximum de témoignages et en extraire les meilleurs, ceux à même d’apporter des éclairages originaux sur l’événement choisi. Cela pouvait aller jusqu’à cinquante.

Tous les journalistes de la rédaction – sans exception- du rédacteur en chef au rédacteur de base étaient chargés de faire, au moins une fois dans l’année, «la Voix express».  Car pour Noël Couëdel et son équipe dirigeante, faire «la Voix express», c’était faire du reportage au sens  noble du terme . Et inclure la hiérarchie à la réalisation de cet exercice était un moyen de créer , à travers le devoir d’exemplarité, l’esprit d’équipe dont le journal avait besoin.  On est loin d’un tâche rebutante confié au stagiaire…

Respecté, le lecteur était aussi un homme responsable. Avant toute chose , les deux journalistes chargés de «la Voix express» devaient informer les personnes interrogées que leur témoignage figurerait le lendemain dans le journal, accompagné de leur photo, de leur nom et de leur  prénom, de leur âge et de leur  profession . Ce qui faisait en réfléchir plus d’une avant de donner son  accord – parfois par  écrit – notamment  lorsque les personnes étaient amenées à répondre à une question portant sur l’ actualité politique ou un fait de société brulant. On est loin des pseudos qui émaillent aujourd’hui les commentaires twitter  ou des seuls prénoms qui fleurissent dans les micro-trottoirs  des télés et de certains  journaux….

Les lieux où était exécutés «la Voix express» n’étaient pas non plus choisis au hasard. Il fallait des lieux correspondant au sujet traité et où l’on était assuré de pouvoir trouver l’éventail représentatif  de la population française en termes de sexe, d’âge et de catégorie socioprofessionnelle. «la Voix express» pouvait donc aussi bien être exécutée à Paris, en banlieue ou en province. Tout dépendait de la question.

Cette exigence permettait d’avoir des réponses de qualité et donc un contenu enrichi. Très vite, d’autres média, journaux, télés etc..se sont emparés de l’idée pour réaliser non pas des voix express mais des micro-trottoirs. Mais avec le temps cet exercice noble a été dévoyé. Et l’exigence qui prévalait durant l’époque Couëdel s’est effritée au point de donner parfois aujourd’hui des résultats journalistiques qui frôlent le ridicule ou la caricature.

Jacques Lallain

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