Démographie : quand la presse porte un regard anxiogène sur des chiffres de l’INSEE

Envoyé le 12 avril 2016

Le 18 janvier 2016, l’Institut national de la statistique (INSEE) a publié un bilan de l’évolution de la population française en 2015. Le titre de ce bilan portait déjà en lui-même les extrapolations anxiogènes qu’on allait observer dans le traitement médiatique. En effet, L’INSEE titrait en effet: « Le nombre de décès au plus haut depuis l’après-guerre. » On allait avoir dans les jours suivants un traitement qui allait démontrer le pourquoi du comment de cette surmortalité, personne ne cherchant d’ailleurs à émettre un doute quelconque.

Les hypothèses les plus variées ont été avancées pour expliquer ce chiffre. Sans réellement d’arguments factuels à l’appui. Dans un papier du 19 janvier 2016 (avec AFP) un grand quotidien national titrait sur la surmortalité entraînée par la grippe ! Un quotidien gratuit de la capitale, du 19 janvier, évoque «  l’espérance de vie en baisse ». Même point de vue d’un autre quotidien national du 19 janvier 2016 pour lequel il y a une « crise des berceaux ». Un quotidien régional daté du 20 janvier met en avant le vieillissement des baby-boomers. Une grande station de radio d’information privée qui avait légèrement anticipé la note de l’INSEE, le 23 décembre 2015, voyait dans la baisse des naissances l’effet des attentats ! Et la station rapportait ainsi les propos d’une « experte » : « Les jeunes femmes qui ont été choquées par les événements du début d’année ont sans doute renoncé ou reporté l’idée d’une grossesse » , analysait Jean-Loup D., patron de (…), la deuxième plus grosse maternité privée de France. Et à l’antenne le commentaire y voyait aussi d’autres causes, qui sont loin d’être démontrées ; ainsi : « Certes, ce climat anxiogène n’est pas la seule cause de cette baisse. Il faut aussi y voir les effets de la crise économique ou de la diminution des allocations familiales. » Reprise d’analyses émanant de plusieurs milieux, plutôt liés aux associations familiales, qui n’ont pas hésité à incriminer la baisse des allocations familiales.

Le décryptage d’Hervé Le Bras

Devant un tel ramdam, la revue Le Débat, n°189, daté de mars 2016, a confié au démographe Hervé Le Bras, directeur de recherche à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), le soin de produire une analyse qui vient briser toutes les « explications », pour ne pas dire les préjugés, qui ont été véhiculées sans aucun fondement scientifique dans les médias au lendemain du 18 janvier.

Hervé Le Bras pose un préalable. Si l’INSEE dispose à la date du 1er janvier des chiffres de la mortalité, et des naissances, l’institut ne dispose pas alors des causes des décès , données fournies par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), une exploitation qui demande plus de temps. Mais un constat est évident : la surmortalité est concentrée sur le premier trimestre, imputable à la grippe, et elle est comparable à celle enregistrée pour la même période en Allemagne.

La réalité c’est que plus une année d’âge est âgée et plus la mortalité va augmenter. « Il suffit alors que l’âge moyen de la population augmente de deux mois par an, ce qui est le cas actuellement, pour que l’on constate 1% de décès supplémentaire (…) » Pour Hervé Le Bras toutes les études montrent que ce sont les pics des effets de la grippe qui sont plus ou moins à l’origine des pics de décès. Et c’est bien sûr la très grande vieillesse qui y est la plus sensible. Ainsi ajoute le démographe « si les fluctuations paraissent accusées au cours des dernières années,  c’est sans doute parce que l’espérance de vie approche le plafond (temporaire on l’espère). »

Concernant la chute de la fécondité, Hervé Le Bras note une anomalie dans la démonstration des anxieux. Ce n’est pas neuf mois après les attentats que la chute a été forte mais durant les trois premiers mois de 2015 ! Donc cela n’a aucun rapport de temps avec les attentats. Et là encore la baisse des naissances se retrouve en Allemagne durant les trois premiers mois de 2015 ; elle y est même plus importante qu’en France.

Hervé Le Bras développe longuement sa démonstration et s’appuie sur de nombreux chiffres pour faire valoir que les données de l’INSEE ont été interprétées à la va-vite et mal analysées. Mais il relie cette vision anxiogène à l’angoisse qui traverse la société et conclut ainsi : « Par un effet boomerang, la hausse de la mortalité et la baisse de la fécondité confirment l’état déplorable du monde tel qu’il est perçu. Comme les chiffres démographiques ne sauraient mentir, ils apportent l’ultime confirmation du déclin de notre société et de la réalité des dangers qui l’assaillent. » – Bernard Stéphan