Faire ou non référence à la nationalité d’un suspect dans un reportage

Envoyé le 18 février 2020

L’AIPCE (Alliance of Independant Press Councils in Europe)  a récemment débattu en ligne de la question de savoir s’il faut faire référence à la nationalité d’un suspect ou d’un auteur de crime dans les articles et reportages.  Quatorze conseils de presse ( 11 européens , trois non européens) ont participé aux échanges.

Leurs réponses rejoignent les recommandations de l’article 9 de la Charte mondiale de déontologie des journalistes :  » Les journalistes veillent à ce que la diffusion d’informations ou d’opinions ne contribue pas à la haine ou aux préjugés et font tout leur possible pour éviter de faciliter la propagation de discriminations fondées sur des motifs tels que l’origine géographique, sociale ou ethnique, la race, le sexe, l’orientation sexuelle, la langue, la religion, le handicap, les opinions politiques et autres  » .

La tendance est donc de dire, comme le stipule par exemple le code d’éthique danois à propos des affaires judiciaires, que « la situation familiale, la race, l’ethnie, la nationalité, la croyance, l’orientation sexuelle ou l’appartenance à des organisations ne doivent être mentionnées que si elles sont pertinentes pour l’affaire”. Le conseil de la presse canadien parle d’une « pratique journalistique largement acceptée » à laquelle « adhérent les organismes de presse crédibles».

Cette notion de pertinence, au cœur des raisonnements de conseils de presse, revient à se demander si préciser la nationalité d’un criminel permet de mieux informer ou pas le public. La difficulté est d’apprécier l’intérêt public de cette précision : “Je suis curieux de savoir comment vous pourriez justifier une référence à la nationalité d’un suspect criminel comme étant d’’intérêt public, si elle n’est pas directement pertinente pour le crime commis» note le représentant de l’Impress britannique . Le conseil de presse néerlandais cite deux de décisions opposées qui illustrent cette difficulté : dans un cas, préciser que des voleurs de rues sont marocains ne lui a pas semblé nécessaire à l’information du public, dans un autre cas il a estimé qu’il n’était pas inutile de préciser qu’un escroc était turc puisqu’il a été démasqué au détour d’une autre enquête sur ses agissements en Turquie.

Le Conseil de presse flamand tente de mieux cerner cette pertinence, en précisant que « la mention de la nationalité ou de l’origine est autorisée à condition qu’elle ne soit pas stigmatisante» et son homologue catalan invite les journalistes à « éviter les généralisations et la désignation des personnes par leurs particularités» telle que la nationalité et d’autres. Mais la règle de la pertinence conduit aussi à poser des exceptions. Ainsi, au Canada , il peut être justifié «dans le cas d’une personne disparue ou d’un suspect criminel en liberté, d’identifier la race ou la couleur dans le cadre d’une description complète qui fournit autant de détails que possible».

Dans certains pays, la question semble ne pas avoir la même acuité. En Irlande, «les rédacteurs et les journalistes défendent l’attribution de la nationalité sur la même base qu’ils identifient souvent de quelle partie du pays les suspects nés en Irlande proviennent. Ils affirment qu’il s’agit simplement d’une information de base qui est « neutre » et ne contribue pas à l’hostilité” . S’y ajoute, selon le représentant du conseil de presse irlandais, qu’«habituellement, le nom de famille du suspect donne une indication que la personne est originaire d’un autre pays que l’Irlande» et que «presque tous nos immigrants sont de la première génération» . Autrement dit , les immigrants portent un nom qui renvoie à une nationalité, mais lorsqu’il y aura «des enfants d’immigrés de deuxième et troisième génération, la nationalité ne sera pas aussi claire» reconnait le représentant du conseil de presse irlandais.

Le débat peut dépasser le travail du journaliste. En Suède où on ne donne pas de précisions “si cela n’est pas important dans le contexte spécifique ou si cela est dégradant” le conseil de presse déplore que « cette ligne directrice [soit] constamment critiquée par les militants nationaux de droite [qui] veulent que les médias révèlent l’origine ethnique chaque fois qu’un migrant est suspecté ou coupable d’un crime». Et chaque société se retrouve confronté à sa propre histoire : au Canada note le conseil de presse «le débat le plus important porte sur l’identification des victimes et des auteurs de crimes noirs et autochtones. Il s’agit d’une discussion permanente qui porte sur les séquelles de la colonisation et du racisme»

Enfin cette discussion a amené une autre thématique : la publication du nom d’un suspect. Le Conseil de média finlandais souligne que « en Finlande, le nom d’un suspect n’est publié que s’il s’agit d’une personnalité publique ou si le crime commis est d’un intérêt général énorme, comme un acte de terreur ou un meurtre de masse» et que «la prudence est de mise lorsqu’il s’agit de présenter des informations susceptibles de conduire à l’identification du sujet dans les cas où celui-ci n’est considéré que comme un suspect ou a été inculpé».