Cross Check : succès et défis de la lutte contre les fausses nouvelles

Envoyé le 16 novembre 2017

Lutter contre la propagation de fausses informations, de fake-news, ne peut être l’objet de compétition entre les médias. C’est une mission de service public. Ce constat réjouissant est unanime parmi les journalistes des quelques 30 rédactions françaises impliquées au printemps dernier dans l’opération Cross-Check – littéralement contrôle croisé – consacrée à la campagne présidentielle française*.

Ce constat figure dans l’étude menée par des chercheurs de l’Université de Toulouse présentée jeudi à Paris par First Draft, un organisme à but non lucratif à l’origine de Cross Check  qui travaille sur des solutions aux défis associés à la confiance et à la vérité à l’ère numérique.

Leur étude souligne également que l’alliance entre rédactions dans ce travail de vérification renforce la confiance du lecteur dans les articles démontant les rumeurs. Ce regroupement de titres d’habitude concurrents est perçu comme une preuve de neutralité par le public.

exemple d’échange entre rédactions membres de Cross Check

Il facilite aussi le choix difficile du « silence stratégique », en décidant ensemble de ne pas donner de visibilité qu’apporterait un démenti à un fake news encore peu ou pas repris. Dernier enseignement de cette recherche: ces échanges ont accru les compétences des participants, en matière de réflexes professionnels, de scepticisme, de connaissances techniques sur les outils de vérification.La procédure de vérification mise au point à cette occasion reste un outil disponible pour tous (voir ici – en anglais).

Utilisé comme outil d’argumentation dans les discussions privées

Côté public, les leçons sont plus nuancées. L’exposé des méthodes de vérification a crédibilisé la démonstration et donc contribué à convaincre que l’information était fausse. Cross Check a même été utilisé comme outil d’argumentation par ses lecteurs pour déconstruire de fausses informations diffusées par des proches. Lecteurs qui ont souvent acquis des compétences pour vérifier par eux-mêmes et sont devenus plus vigilants sur les sources, plus attentifs à la réputation des sites qu’ils lisaient. Au risque de devenir des vérificateurs compulsifs et de perdre confiance dans des organes de presse fiables qu’ils suivaient depuis longtemps… Mais surtout, le public touché est plutôt cultivé et habitué à débattre sereinement. Le risque est de ne toucher que les personnes qui ne font par circuler les fake news, qui sont déjà dans le questionnement. Il reste à élargir l’audience de ces articles de démontage vers des publics moins ouverts.

La dernière partie de l’étude montre que ce travail de démontage est un puits – presque – sans fin. Les textes de vérification ont été soumis à un panel de lecteurs. Ceux ci sont plutôt convaincus par les démentis d’une fausse information immédiatement après avoir lu la démonstration. Mais une semaine plus tard, ils doutent à nouveau, influencés par ceux qui n’ont pas lu le démontage de la rumeur.

Analyse d’audience d’un article Cross Check

Cette opération Cross Check était centrée sur la présidentielle française. La démarche n’a pas connu le même succès lors des élections britanniques et allemande, sans que ses initiateurs ou les chercheurs qui l’ont étudiée expliquent réellement cette différence. Pourtant First Draft est sollicité par plusieurs pays pour y conduire la même veille. Il faudrait en fait une structure permanente : les faux ne fleurissent pas qu’en période électorale et leurs auteurs créent en permanence de nouveau techniques de désinformation. Éternelle lutte du bouclier et de l’épée, qui là aussi demande des moyens financiers qui restent à trouver pour pouvoir créer une plate forme permanente permettant de toucher un public plus large. Pierre Ganz.

*sur Cross- Check voir également ici