Décodeurs de l’info : quelles limites ? Un point de vue non technique mais éthique

Envoyé le 3 décembre 2017

Notre ami Loïc Hervouet a récemment proposé aux participants des 46eme Assises de l’Union de la Presse Francophone réunis à Conakry (Guinée) quelques pistes de réflexions sur le phénomène du « décodage » des fausses informations et autres rumeurs. Nous reproduisons ici le canevas de son intervention.

 

« Un mensonge peut faire le tour de la terre, le temps que la vérité mette ses chaussures », disait Mark Twain. Voilà c’est fait, c’est une fake news, une mauvaise, une fausse totale… Il aurait encore plus ri, car il n’a jamais dit cela…

Enfin, c’est vrai quand même. D’où les décodeurs.

D’où les passions qu’ils suscitent. Sur le continent africain, samedi dernier à Johannesburg étaient primés par Africacheck -créé en 2012- deux journalistes décodeurs (décodeuses) du Bénin et du Kenya, parmi 159 candidats de 25 pays. A Dakar une équipe d’Africacheck dépouille chaque jour la presse régionale et s’est fait une réputation en obligeant l’OMS à corriger sur son site la statistique du nombre de grossesses d’adolescentes africaines indiquée à 50%. Eh bien, c’était 11%, pas tout à fait la même chose !

D’où en France les Décodeurs et le Decodex du Monde, d’où le Désintox de Libé, Le vrai-faux des Échos ou de le Vrai du Faux de France-Info TV , lInstant Détox de FranceTV, L’Oeil du 20h de France 2 ou l’Allquotes de Euronews, vérificateur de citations des personnalités politiques. Et le succès des sites de décryptage type Acrimed, Arrêt sur images de Daniel Schneidermann, ou même l’OJIM du très extrême droitier Claude Chollet.

Au début tout le monde a trouvé cela génial, puis très positif, puis globalement positif, puis problématique, et alors questions et procès sont venus. A gauche, Lordon a même parlé d’un « ersatz de journalisme ». A droite, Valeurs Actuelles a ironisé sur son propre décodeur.

En se cantonnant au point de vue éthique, personnel et modestement subjectif, décodons les critiques des décodeurs et codons les pratiques des dits décodeurs. Qui restent selon la belle expression des Sénégalais, « des phares dans la brume ».

I – Les 3 faux procès aux décodeurs factcheckeurs

Impossibilité de la chose puisque le fait brut n’existe pas, qu’il n’y a pas de vérité ni d’objectivité. La question n’est pas l’erreur, elle est inévitable, c’est la volonté de tromper et le refus de s’excuser et rectifier

Conflit d’intérêt par définition puisque c’est un producteur d’info qui délivre les bons points. « C’est G7 qui labellise Uber », dit Schneidermann. La guerre est certes trop sérieuse pour être confiée aux militaires, mais ce sont bien des spécialistes du vin qui délivrent les A.O.C., les médecins qui analysent le bénéfice des médicaments …. La question est de contrôler ces contrôleurs. Le conflit d’intérêt n’existe que lorsqu’on le permet. La valeur du jugement du décodeur n’a de valeur que relative, liée au degré de confiance que vous accordez à votre média, comme vous le feriez pour un ami.

L’inutilité des décodeurs, ersatz de journalisme, inefficaces contre la pensée affective et complice d’une dépolitisation généralisée en faveur de la mondialisation heureuse. Certes, mais quand Les Décodeurs publient les chiffres de hausse du chômage et de la précarité sous Thatcher juste après que François Fillon ait glorifié le miracle économique thatchérien, est-ce totalement inutile ? Cette fois inspiré Schneidermann conclut : « Ils écopent, ils écopent avec leurs petites timbales, les décodeurs. Mais c’est mieux que rien. Et tellement nécessaire face aux manipulations des agences spécialisées en fausses nouvelles ou post-vérité ».

II – Les 3 vrais procès, qui se traduiront en exigences éthiques

Le monopole de la labellisation du bon journalisme : l’éducation aux médias ne peut être accaparée par un seul journal fût-il de référence. Et aujourd’hui il n’y a plus de références, ni d’arbitre des élégances professionnelles

La malhonnêteté intellectuelle introduite par les biais difficilement évitables d’un média lui-même positionné qui critique les erreurs de la droite, moins que celles de la gauche ; qui relève les mensonges de Trump ou des partisans du Brexit, pas beaucoup ceux de l’autre camp

La brutalité des indicateurs de fiabilité (du vert au rouge, de 0 à 5), qui sont souvent réducteurs, contingents, non actualisés et excluent toute nuance.

Ce qui est en jeu, in fine, en grande partie, c’est le professionnalisme, la prééminence du journalisme professionnel à l’heure du « tous journalistes » et du « journalistes tous pourris ».

 

III – Les 3 dimensions d’un comportement éthique

 

1 : En termes d’objectifs, d’enjeux, de défis

        A : Viser le vrai public menacé: les jeunes, les non avertis, les partisans trompé

B : Expliquer les techniques de l’industrie de la désinformation pour rendre le lecteur en partie autonome dans ses analyses ultérieures. Exemple de techniques selon la nomenclature même du Décodex: « avancer masqué », « usurper l’identité des autres », « manipuler les faits et les images », « noyer la propagande au milieu d’articles anodins », « cacher ses erreurs », « échapper aux poursuites ».

      C : Lutter contre la défiance générale anti médias, tout en dénonçant. Inventorier les dérives journalistiques du siècle, dont le fonctionnement à base de buzz, de scoop, du clash, sans pour autant apparaître comme des donneurs de leçons

      D : Rejeter le terme générique « fake news » comme le recommande le rapport de Firstdraft pour le Conseil de l’Europe, et dresser une typologie plus précise sur la nature, les origines et les acteurs de ces déformations, mésinformations, désinformations ou manipulations. Voir aussi le guide du vocabulaire des « accommodements avec la vérité » publié l’an passé par l’ODI – voir ici. Savoir ce dont on parle précisément aide à lutter contre.

 

2 :En termes de comportement

Être soi-même le plus transparent, et accepter imputabilité et redevabilité

  • Dire d’où on parle, qui on est, être transparent sur son financement
  • Rester modeste : on n’est qu’un outil parmi d’autres, et pas infaillible
  • Penser contre soi
  • S’en tenir aux faits : laisser les lignes éditoriales exister
  • S’en tenir aux faits : laisser l’engagement éditorial exister
  • S’en tenir aux faits : ne pas entrer dans l’argumentaire opposé (ex. Brexit)
  • Être transparent sur ses critères de jugement
  • Être transparent sur ses décisions : en publier le making off si nécessaire
  • Justifier son jugement, et sourcer, toujours sourcer
  • Ne pas tuer un article totalement parce qu’il y subsiste une seule erreur factuelle
  • Élaborer, publier, une charte de comportement opposable
  • Accepter la contestation de ses propres indicateurs qui peuvent être contextualisés, relativisés, discutés, contournés ou même réfutés
  • S’adapter : à l’exemple de la v2 du Decodex de Le Monde de mars 2017.

3 : En termes d’action

Donner une dimension collective à la lutte

  • Militer et fédérer le militantisme professionnel pour l’accès aux documents publics, la bonne mise à disposition de statistiques et de données significatives
  • Travailler collectif : Jean François Kahn lui-même pense que le décodage serait infiniment plus crédible s’il était adossé à une instance pluraliste et reconnue, du type « Conseil constitutionnel des journalistes ». Autrement dit un Conseil de Presse
  • Institutionnaliser : médiateurs, conseil de presse…
  • Travailler collectif : exemple d’appel aux confrères via Cross Check pour authentifier une source ou pour choisir collectivement
  • Savoir observer « le silence stratégique » : ne pas démonter une rumeur passée inaperçue car on lui donnerait un écho sans commune mesure
  • Travailler collectif : identifier voire stigmatiser les marques qui font du clic basé sur fake news, comme le promeuvent les activistes américains avec Géants endormis .
  • Mutualiser et populariser les outils de décodage
  • Participer aux initiatives type Trust Project qui « font payer les riches (GAFA) »

 

Au-delà du travail des décodeurs, se pose la question des biais cognitifs, des bulles, des attitudes de confiance ou de défiance spontanées. L’analyse critique de l’info doit s’enrichir de l’analyse de notre propre rapport à l’info.

Un mensonge ne pose pas de problèmes s’il n’est cru par personne. Mais pourquoi ne change-t-on pas d’avis, le plus souvent quand les faits ou la logique nous donnent tort ? Pourquoi même si on accepte momentanément la contradiction revient-on assez régulièrement à son erreur ? Cette connaissance de soi-même (cela vous dit-il quelque chose ?) devrait être au cœur de tout apprentissage. Loïc Hervouet 21 /11/2017

 

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