Pour ou contre une instance de déontologie professionnelle des médias

Envoyé le 27 novembre 2018

« Une mission a été confiée à Monsieur Emmanuel Hoog, visant à proposer un cadre dans lequel une instance de déontologie professionnelle de la presse et des médias pourrait être mise en place ». Franck Riester, ministre de la Culture et de la Communication, le 25 octobre 2018.

De nombreuses fausses idées circulent sur ce type d’instance. Il en existe une centaine dans le monde, la plus ancienne ayant été créée en Suède en 1916. Dans l’Union européenne, 18 pays sont dotés d’un conseil de presse ou de déontologie journalistique (CDJ). L’UE, le Conseil de l’Europe et l’OSCE incitent de longue date à la création de telles instances. Ces organisations internationales considèrent en effet que la liberté de pensée et d’expression et la liberté de communiquer et d’informer sont au cœur de la démocratie et doivent être préservées, mais que les citoyens doivent pouvoir dialoguer avec ceux qui les informent autrement que par des discours de haine.

Un conseil de presse ou de déontologie journalistique est avant tout une protection pour les éditeurs et les journalistes : il défend la liberté éditoriale, qui dépend du directeur de publication ; il respecte les choix éditoriaux, qui sont l’apanage des rédactions ; il refuse toute intervention a priori en ne se prononçant qu’a posteriori sur des articles publiés ou des émissions diffusées ; enfin, il est un rempart pour les rédactions et les éditeurs contre les pressions des pouvoirs et des lobbies.

Un conseil de presse ou de déontologie journalistique est l’une des réponses à la crise de confiance du public envers les médias et aux tentatives de manipulation de l’information. En répondant aux plaintes et aux interrogations du public, il démarque ce qui ressort de l’information de ce qui est du domaine de la libre expression des idées et des opinions.

Réponses à quelques arguments opposés à la création d’une instance de déontologie professionnelle de la presse et des médias

Les questions posées sur une telle instance…

 

Les réponses de l’ODI

 

est un conseil de l’ordre ?

 

 

contrairement à un conseil de l’ordre, un CDJ n’a aucune compétence sur l’accès à la profession, sur la formation, sur l’organisation de la concurrence au sein de la profession ou sa régulation. Il ne prononce pas de sanctions mais rend des avis. Il ne représente pas la profession de journaliste. Il admet en son sein des non professionnels. Enfin, il concerne une profession exclusivement composée de salariés, qui n’ont aucune obligation d’y adhérer

 

exerce une police de la pensée ?

 

un CDJ n’intervient jamais sur les choix éditoriaux des rédactions. Il écarte les plaintes qu’on lui adresse et qui portent sur la ligne éditoriale d’un média ou sur ses choix éditoriaux ou rédactionnels

 

est inutile car seul le jugement des pairs vaut ?

 

ce jugement des pairs est une quasi fiction, qui cache mal le corporatisme à l’heure où les médias travaillent sous la critique en continu des réseaux sociaux, et exigent des pouvoirs et institutions transparence et participation des usagers et des citoyens à leur évaluation

 

est antinomique avec le pluralisme des médias et leur crédibilité ?

 

ses objectifs sont précisément de défendre le pluralisme et la liberté d’expression et d’information, et en même temps de contribuer à la crédibilité de chacun des médias et de leur ensemble

 

ne va pas résoudre la problématique de défiance que le public nourrit envers les médias ? un CDJ contribue à améliorer l’image des médias en offrant au public une instance dans laquelle il peut exposer son point de vue

 

remet en cause les équilibres fondamentaux du droit de la presse ?

 

ils ne sont pas de son ressort. La médiation et le respect de la déontologie, dont les professionnels sont comptables et non les tribunaux, n’empiètent pas sur la législation, ils la complètent

 

doublonne avec les tribunaux ?

 

 

un CDJ se dessaisit si une procédure est introduite en justice par le plaignant. Surtout, il permet une médiation préventive, moyen d’éviter les coûts et les tracasseries des actions judiciaires où la déontologie journalistique est soumise au pouvoir des juges et à la pression des avocats

 

doublonne avec le CSA ?

 

 

le CSA est une structure administrative dont le rôle réglementaire et économique est incompatible avec l’indépendance d’une instance de régulation de la déontologie de l’information. Le CSA n’a de compétences que sur l’audiovisuel. A l’heure de la convergence des médias, il faut une instance unique sur la déontologie de l’information, laquelle ne varie pas selon le support de diffusion.

 

doublonne avec les instances de médiation internes aux médias (médiateur, comité d’éthique etc..) ?

 

une grande partie des médias (presse écrite, agences, radios et télévisions locales) n’ont pas les moyens de se doter d’un dispositif autonome de médiation avec le public. Ils n’en sont pas moins, comme les « grands » médias, soumis aux contraintes du système médiatique et aux critiques du public. Une instance est la réponse appropriée.

 

est un moyen d’affaiblir l’autorité du directeur de la publication et de la hiérarchie d’un média ? sauf à ce que qu’ils prescrivent à leur rédaction le non-respect des règles déontologiques du journalisme, on voit mal comment un avis du CDJ pourrait saper leur autorité. Un CDJ leur permettra au contraire d’apaiser des tensions internes en recourant à un regard extérieur sur une question de déontologie

 

ne peut fonctionner nationalement car la déontologie est propre à chaque média ?

 

chaque média a une ligne éditoriale propre. Mais tous partagent la même base déontologique : recherche de l’exactitude et de la véracité, respect des personnes, travail dans l’intérêt du public à être informé

 

ne règle pas le problème de la pluralité des médias et de leur propriété ?

 

effectivement, car cela relève d’une démarche politique. Mais l’exigence déontologique peut être un moyen d’améliorer la qualité de l’information

 

est un tribunal des médias ?

 

non, c’est une instance de médiation entre les médias et leurs publics, un observatoire des pratiques et un espace de débat public

 

est une arme contre les journalistes, un lieu de journalisme bashing ?

 

non, c’est un outil pour conforter l’indépendance journalistique et les défendre contre les faux procès. C’est un lieu de recherche d’équité, d’analyse sereine du travail journalistique et in fine de pédagogie pour le public

 

affaiblit les médias ?

 

 

être à l’écoute du public et rendre des « avis » va à l’encontre du sentiment largement répandu que les journalistes et les médias « sont intouchables ». Il s’agit de contrecarrer l’idée reçue que la presse ne dit pas la vérité et qu’elle est à la solde d’intérêts publics et privés

 

est une arme contre les journalistes à la disposition des hiérarchies ?

 

un CDJ analyse une plainte en tenant compte du rôle de l’ensemble de la chaine de production : le/la journaliste auteur.e de l’article incriminé mais aussi l’encadrement qui l’a validé et diffusé.

 

met l’accent sur quelques dérives au risque de salir toute la profession ?

 

cela contribuerait au contraire à dégager la profession de l’opprobre que lui valent « quelques dérives » en montrant qu’elle contribue à les combattre

 

ne se saisit que d’une petite partie des cas litigieux alors que des milliers de situations et de gestes professionnels, mettant en cause des exécutants et des décideurs, sont en jeu ? d’une part, la déontologie n’est pas bafouée à chaque geste professionnel, loin de là. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas pointer ce qui ne va pas. D’autre part, chaque dossier qu’un CDJ tranche pour avis a un impact pédagogique public. Cela contribue à une plus grande responsabilisation de chacun pour la prise en compte des règles professionnelles

 

Quelques exemples de l’utilité pour les médias d’une instance de déontologie professionnelle de la presse et des médias

Quelques cas soulevés

 

Réponses possibles d’une instance de déontologie

 

Le corps d’Ahmed Merabet en couverture du Point (15 janvier 2015)

 

 

 

Le CSA a condamné la reprise de cette photo par des chaînes de télévision. N’ayant pas de pouvoirs sur la presse, Le Point n’a pas été sanctionné. Cependant nombre de personnes, notamment sur les réseaux sociaux, ont utilisé la sanction du CSA pour attaquer la une du magazine. Un CDJ aurait pu établir rapidement que l’information du public prime sur les réflexes moralisateurs ou pudibonds : la photo d’Ahmed Merabet n’était en rien dégradante et ne constituait pas une atteinte à la vie privée

 

Closer révèle la liaison entre François Hollande et Julie Gayet (10 janvier 2014)

 

 

Certes Closer a été condamné le 27 mars 2014 à 15 000 euros de dommages et intérêts en faveur de Julie Gayet. Mais un CDJ aurait rappelé, dès la publication du magazine, la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), qui affirme dans chacun de ses jugements que les personnes publiques n’ont pas droit au même respect de leur vie privée que les citoyens ordinaires. Le droit du public à être informé prime sur le respect de la vie privée des personnes publiques. En outre, il n’y avait aucune photo dégradante ou d’alcôve

 

Paris-Match publie des « photos volées » de Manuel Valls et de sa compagne barcelonaise Susana Gallardo (29 août 2018)

 

Voir le cas précédent

 

Les révélations de Mediapart sur Jérôme Cahuzac et du Canard Enchaîné sur l’épouse de François Fillon

 

Un CDJ aurait pu dès publication montrer que des sources concordantes venaient à l’appui des révélations

 

France 2 consacre l’ensemble de son 20h à la neige ou aux inondations, alors qu’il se passe des événements graves en Syrie

 

 

Critique récurrente de la part d’une partie du public. Or, c’est un choix éditorial opéré par la rédaction. Un CDJ n’a pas à s’en saisir. Il peut en outre expliquer qu’il n’y a pas de volonté de dissimuler ou de tromper, mais simplement de répondre aux attentes du public qui regarde le JT de France 2. Les téléspectateurs qui souhaitent un autre traitement éditorial peuvent aller sur d’autres chaînes (France 24, Arte ou RT France…)

 

Le CAC 40 propriétaire de journaux

 

Là encore, c’est une critique récurrente de la part d’une partie du public. Un CDJ rappellerait que la propriété des médias ne le concerne pas tant qu’il n’a pas d’influence sur les pratiques professionnelles

 

RT France traduit une interview en faisant dire au locuteur autre chose. Le CSA la met en garde

 

Un CDJ aurait demandé à la chaine de diffuser un rectificatif

 

Mediapart titre que deux ministres sont en vacances en Corse chez un ex-trafiquant de drogue

 

Saisi par les ministres, un CDJ aurait sans doute considéré que le titre était non conforme au contenu de l’article

 

Oise Hebdo condamné par le TGI de Beauvais au retrait des kiosques sous astreinte de 500 € par heure de retard et par exemplaire non retiré à la suite d’une « Une » sur le suicide d’une personnalité locale. Décision annulée en appel

 

Un CDJ aurait répondu à la demande de la famille du défunt et dit si oui ou non la publication était contraire à la règle déontologique de respect de la vie privée.

 

Un journaliste d’une société de production travaillant pour TF1 condamné en première instance à 3 mois d’interdiction d’exercer après un reportage sur un collectionneur de serpent

 

Un CDJ aurait sans doute considéré que le journaliste avait mal protégé l’identité de sa source et émis des réserves sur les conditions de réalisation du reportage. Cela aurait évité un désaveu du TGI par la cour d’appel. Un CDJ aurait pu aussi se saisir de la question éthique posée par ce cas : jusqu’où aller lorsqu’un reportage est consacré à un acte délictueux ?

 

Le Président de la République estime que la presse « ne cherche plus la vérité »

 

Il aurait pu saisir le CDJ du cas concret qui l’amenait à cette conclusion pour non-respect de l’obligation d’exactitude et de véracité, de recoupement des sources, de recherche du contradictoire ou de respect des personnes.

 

 

En résumé, une instance de déontologie professionnelle de la presse et des médias est :

  • Une instance d’autorégulation indépendante
  • Une instance tripartite, composée de trois collèges, journalistes, entreprises, public
  • Une instance de médiation et de pédagogie entre les médias et le public

 

Paris, le 26 novembre 2018, pour le Conseil d’administration de l’ODI, le président, Patrick Eveno,

Un commentaire

  1. D’accord sur tout sauf sur vôtre jurisprudence Closer: vous confondez intérêt du public et intérêt public (intérêt général).